Redonner une place aux Français

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Avec humanisme, Jérôme Vignon aborde les thèmes des Maquizards et nous rappelle la nécessité de replacer l’Homme au centre des débats.

 

Q : Comment interprétez-vous la vérité dans le discours politique ?

Quand j’ai commencé comme économiste après des études à Polytechnique et à l’ENSAE, l’époque voulait des ingénieurs statisticiens. Assez rapidement, j’ai réalisé, que pour mener à bien une bonne politique économique, nous ne pouvions pas éluder les questions sociales qui ne découlent pas purement et simplement de résultats économiques ni ne pas prendre en compte l’adhésion des citoyens, c’est-à-dire leur participation et leur compréhension aux enjeux qui leur sont présentés.

Je me rappelle avoir débattu avec Bruno Durieux, entre le premier et le deuxième choc pétrolier, de la stratégie de Raymond Barre sur sa politique de rigueur et de stabilisation des prix. Ce n’était pas que la politique du Premier Ministre ne fut pas juste, je la partageais complètement, mais qu’elle était difficilement audible par une partie importante des Français et que, donc, sa mise en œuvre se trouvait handicapée par le manque de réception d’une France par ailleurs très tendue entre deux factions gauche – droite. Sans mettre en avant la justice sociale pour justifier cette politique de rigueur, son effectivité s’en serait retrouvée très affectée. Barre pensait que dire la vérité aux Français sur les finances publiques devait suffire à emporter leur adhésion. Dès cette époque-là, il était clair, pour moi, que nous ne pouvions pas nous en tenir à une présentation des données de base de la situation économique. Je dis cela pour bien souligner la cohérence qu’il y a entre les données économiques et les questions d’éthique publique qui imprègnent aussi les apparences purement techniques.

 

Q : Comment favoriser l’adhésion des Français à des politiques économiques de rigueur. Convient-il de les responsabiliser ?

Le terme de responsabiliser n’est pas le mot adéquat pour définir des gens qui se sentent humiliés ou délaissés par les politiques publiques. Leurs voix, leurs expériences sociales et culturelles n’ont pas été prises en compte et ils se sentent très éloignés du pouvoir de décision. Dans ces conditions, il est difficile de les responsabiliser. La question de ces citoyens dont la parole n’est pas entendue, je pense, notamment, à ceux qui votent Front National, n’est pas tant de les responsabiliser que de leur redonner une place. Un des malaises profonds de la société française est que beaucoup de nos concitoyens ne trouvent pas leur place. A bien y regarder, il s’agit davantage d’une crise du vivre ensemble. Il manque un dialogue.

A travers mon parcours personnel et professionnel, je suis parvenu à la conclusion que ce qui apaisera la société française ne peut être seulement la transparence ou la connaissance des faits mais la reconnaissance de la contribution de chacun. Il s’agit de quelque chose qui n’est pas palpable, qui n’est pas à proprement parlé rationnel.

La vérité en politique doit commencer par une reconnaissance de ce que chaque fraction du corps politique français a apporté. Pour l’instant, le B.A.BAdu débat politique est de dénoncer ce que la partie adverse a fait. C’est mortel ! J’apprécie la contribution des politiques à travers leur aptitude à porter leur part de responsabilité dans les difficultés et à reconnaître la part d’utilité de leur adversaire. Il y a une continuité de l’histoire politique française. Je trouve aberrant, par exemple, sur la réforme des retraites, qu’un nouveau gouvernement puisse dénoncer comme nul le travail effectué par ses prédécesseurs alors même qu’il s’appuie justement sur ce qui a été fait auparavant. La vérité sur la réforme des retraites est qu’il s’agit d’une affaire de longue haleine et que nous ne sommes pas arrivés à son terme. Il faut la poursuivre progressivement et reconnaître le travail de MM. Balladur, Juppé ou Ayrault sur lequel nous ne reviendrons pas. Il faut tenir compte de la durée des cotisations, de l’espérance de vie, de la pénibilité du métier, des plus faibles et tendre, pour plus de justice, vers des retraites notionnelles, comme cela se fait dans les pays scandinaves c’est-à-dire à une homènéisation des régimes au lieu de la fragmentation actuelle. Nous en sommes encore loin et cela se fera par des étapes de simplification sans brutaliser le corps social.

Je suis viscéralement réformateur et j’attends sur des sujets structurels que le travail de celles et ceux qui y contribués, fussent-ils d’un bord différent, soit reconnu. C’est là une transformation nécessaire d’un processus de reconnaissance de la part d’une société qui est crispée sur ses divisions. Il faudrait que ceux qui jouissent d’une position honorable reconnaissant l’honorabilité des positions qui ne sont pas les leurs. La vérité en politique est la reconnaissance non seulement des faits, j’insiste, mais aussi de la contribution des différentes composantes du corps politique qui pourrait jouer un rôle très important pour sortir de la situation dans laquelle nous sommes. Nous en avons assez de ces anathèmes.

 

Q : Au sujet de la dette publique, quelle est votre analyse ?

Quand j’entends dans les débats que nos prédécesseurs ont fait passer la dette entre 2007 et 2012 de 70% à 90% du PNB et que leur politique est par conséquent à blâmer complètement je suis consterné parce que cela ne tient pas compte d’un fait essentiel qu’il y a une crise. Quand l’UMP se revendique de cette crise pour dire que tout n’est pas de leur fait, ils ont raison. Ne pas reconnaître cela, c’est s’interdire de solutionner les problèmes. Cela revient à dire « il suffit de changer de politique puisque nos prédécesseurs ont été mauvais ». Non ! Ne pas faire un bon diagnostic surtout en matière de dette, c’est refuser d’envisager les politiques de redressement plausibles. Quelle serait une politique plausible ?

Il nous faut de la croissance car, sans perspective de croissance, il est difficile de se lancer dans des programmes d’investissement qui remédient à nos difficultés structurelles. Je crois que les réformes structurelles sont bonnes du point de vue de l’endettement, même si elles sont appliquées de manière progressive parce qu’elles annoncent des trajectoires qui sont crédibles du point de vue de nos créditeurs. Notre dette est détenue par des investisseurs étrangers et nous sommes tenus d’avoir à leur égard des titres solides. Dans le même temps, ils ne peuvent pas exiger des Français des réformes impossibles à mettre en oeuvre. Il faut se mettre sur des trajectoires de long terme. La gestion des réformes territoriales est une bonne idée. Supprimer les conseils généraux, regrouper les régions pour diminuer nos charges administratives et, peut-être, aussi redonner du sens à beaucoup de fonctionnaires qui se marchent sur les pieds. Pour se donner de l’air, il faut accepter certains éléments de la politique de la demande. Il faut revaloriser les gains des salariés les plus modestes, alléger les charges au niveau du smic, revaloriser le RSA. Nous n’avons pas suffisamment exploré (travaux menés par exemple par Giraud et par les économistes de la transition énergétique) la restructuration de l’endettement sur le plus long terme.

En France, nous manquons aussi de structures de financement qui prêtent à très long terme. Quand une entreprise familiale ou une ETI (entreprise de taille intermédiaire) veut se financer sur 15 ans, elles ne trouvent pas d’argent sinon auprès d’actionnaires familiaux, ce qui n’est pas normal, ou de fonds d’investissement qui veulent des retours sur 5 ans. Même le nouvel établissement public dirigé par la Caisse des Dépôts ne prête pas à long terme ni dans les meilleures conditions. La BPI ne le fait davantage. Cela rend très difficile les investissements en recherches et développements qui ont besoin de visibilité. Si Bruxelles, c’est-à-dire nous, redéfinissait des conditions acceptables d’accroissement de l’endettement pour des motifs qui viseraient explicitement à attaquer nos problèmes structurels, en particulier l’insuffisance d’investissement à long terme pour lequel nous avons réellement un handicap, cela permettrait de donner de l’air à la croissance.

Il est incompréhensible alors que depuis trois décennies nous abordons le sujet que nous n’arrivions pas à développer les entreprises de taille intermédiaire. Est-ce que nos élites sont incapables ? Peut-être… Peut-être aussi, avons-nous trop investi dans le système administratif. Le monde de l’entreprise remplit une mission d’intérêt général et nous manquons d’entrepreneurs et des conditions favorables à l’entreprenariat. Il n’est pas exclu que l’ISF ait pour conséquence indirecte le tarissement de l’investissement et du financement à long terme puisque dans les successions familiales ceux qui ne reprennent pas l’entreprise, et qui sont payés en actifs, sont portés à exiger des rendements très lourds car ils incluent l’incidence de l’ISF. Il conviendrait de s’attarder sur notre système fiscal et, en particulier, sur l’imposition des patrimoines, notamment des actions, qui a un effet dissuasif pour l’investissement à long terme. Cela nous handicape vraiment par rapport à notre référent ordinaire, l’Allemagne.

Je suis pour ouvrir des perspectives à long terme. La transition énergétique en est une bonne, et la France a toujours accordé de l’importance à l’énergie perçue comme un projet public. Nous avons soutenu la CECA, les grands chantiers nucléaires, nous avons parmi les plus grandes entreprises mondiales pour la production d’énergie. Nous avons une fibre citoyenne autour de l’énergie et le débat sur la transition énergétique est, en ce qui me concerne, tout à fait naturel à la culture française de l’anticipation développée jadis au Commissariat du Plan. Nous n’avons pas pris suffisamment au sérieux ce projet de long terme (le Grenelle de l’environnement avait commencé à l’esquisser) et il nous manque cette ambition française que le Général De Gaulle appelait une ardente obligation. La fonction publique avait un rôle pour le développement du pays. A présent, j’en suis un peu revenu mais cela n’empêche pas qu’à travers la transition énergétique, à l’horizon 2030, il y ait une certaine visibilité des choix politiques français qui encouragent l’investissement privé. Cela ne me gênerait pas, au contraire, que cette visibilité française s’inscrive dans une perspective européenne.

Après 25 ans à la commission européenne, j’ai vu que l’Europe faisait ce que j’avais espéré que la France fit à son niveau. Si nous regardons les engagements européens pour 2030, ils sont de nature à être déclinés entre les pays de manière à pouvoir éclairer les choix de grandes entreprises privées.L’Europe de l’énergie n’est pas encore faite et les directives qui la concernent sont parmi les plus faibles. C’est dommage car il n’y a pas l’élan institutionnel suffisant.

 

Q : La réduction de la dette est liée aux recettes perçues sur les entreprises. Or, on évoque souvent le manque de compétitivité des entreprises françaises…

Il manque à la compétitivité une relation plus étroite entre l’université française et les entreprises, une meilleure interpénétration. Les pôles de compétitivité sont une bonne chose mais nous pourrions aller plus loin. J’ai vécu en Belgique et j’ai pu constater combien il est naturel que les entreprises investissent dans des chaires universitaires, proposent des projets de recherches, invitent les étudiants à venir travailler chez elles. J’appelle de mes vœux à une plus grande mixité universités – entreprises pour la France. Je sais quelle difficulté idéologique il y a là. Il faut donc, comme je le mentionnais, que de part et d’autre, on se considère mutuellement utile. Les entreprises ne doivent pas considérer les universités comme endormies ou nocives et les universitaires français doivent davantage coopérer. Il y a un obstacle culturel qu’il faut lever et toujours dans cette optique de bienveillance mutuelle. S’il faut trouver des systèmes de gouvernance qui maintiennent l’autonomie intellectuelle des universités, même si il y a des coopérations avec le secteur privé, mettons-les en place et cessons de nous regarder en chiens de faïence. Il en va de même pour les grandes écoles. Mettons en place des relations de reconnaissance mutuelles, érigeons des ponts entre les différents acteurs avec, toujours, le souci de reconnaître le bien et le bon chez lui.

 

Q : Que pouvez-vous nous dire de la justice sociale ?

Pour le chrétien que je suis, c’est un mot extrêmement fort. Nous sommes un pays hanté par la justice et la lutte contre les inégalités. Nous avons tellement « absolutisé » la lutte contre les inégalités que nous avons perdu de vue leur boussole. Leur boussole, c’est que les principales inégalités, celles qui doivent être vraiment combattues, sont celles qui concernent les plus pauvres. Ne pas s’intéresser à l’effet réel sur la situation des pauvres des réformes inscrites sous le signe de la lutte contre les inégalités pour des raisons fiscales, c’est perdre la boussole. Si nous nous intéressions vraiment aux effets sur les plus pauvres, nous n’aurions fait ni la réforme du collège ni la réforme hospitalière telles que nous les avons faites. Ces réformes-là ne touchent pas aux causes profondes de la pauvreté. Il nous faut changer notre perception des inégalités.