Le temps des Tribus ou le lien social

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Michel Maffesoli, sociologue de renommée internationale, fait part aux Maquizards de ses réflexions sur la vérité dans le discours politique et la justice sociale.

Q : Comment définiriez-vous la vérité dans le discours politique?

Il faut revenir au mot de vérité. Au cours des trois siècles qui viennent de s’écouler, qualifié de modernité, nous avons eu une conception d’une vérité unique, la Vérité. Cette idée de l’universalisme fut concoctée au XVIIIème siècle pour affirmer que quelque chose est valable en tout lieu et tout temps. Ce qu’il me paraît important de repérer, c’est qu’il n’y a pas une vérité mais des vérités, des vérités plurielles. En grec, le mot vérité se dit Alètheia quelque chose qui se dévoile progressivement.

Le politique reste sur une conception de la vérité à travers le fameux contrat social où des individus rationnels s’associent contractuellement à d’autres individus rationnels selon un modèle exportable au monde entier. Pour mémoire, au XIXème siècle, nous avons exporté cette vérité dans les cales des marchands, par la bible des missionnaires mais aussi au bout des baïonnettes des soldats. Deux dates symbolisent cet export : 1868 et l’ère Meiji quand le Japon est obligé d’ouvrir ses ports aux Européens et que les juristes prussiens et lyonnais en rédigent la constitution, 1888 quand le Brésil inscrit sur son drapeau « Ordre & Progrès », qui est le mot d’ordre d’Auguste Comte. A la fin du XIX, nous avons ainsi la contamination des grandes valeurs européennes.

Une des conséquences de la postmodernité que nous ne savons pas gérer en l’état est qu’il y a des vérités. Le Politique sera en phase avec ce qui se passe actuellement s’il sait non pas plaquer la vérité mais découvrir Alètheia, découvrir les vérités qui sont celles de ces multiples tribus qui sont en train de constituer la société contemporaine. Il ne s’agit pas d’un schéma unique mais bien d’une mosaïque de manifestations. La question qui se pose est de savoir comment vont vivre ensemble des vérités particulières ? Nous avons eu une conception de la République qui était Une et Indivisible bien que la Res publica puisse aussi être l’ajustement de choses diverses. C’est cela la chose publique.

La mosaïque est la cohésion de choses diverses qui tiennent ensemble mais où chaque pièce garde sa configuration, sa forme. Ce dont nous sommes en train de faire l’apprentissage est ce passage de la conception d’une vérité unique, héritée encore une fois du XVIIIème, au relativisme. Par relativisme, il faut comprendre la relativisation des vérités les unes par les autres et la mise en relation de ces vérités. C’est ce qui est en jeu dans nos sociétés et que j’appelle le temps des Tribus. Nos cités deviennent l’ajustement de tribus sexuelles, musicales, religieuses, etc… où le partage des goûts s’ajuste a posteriori. En d’autres termes, il s’agit d’un polythéisme des valeurs pour reprendre l’expression du sociologue Max Weber.

Ce qui était la politique dans son sens original, grec, la polis, était l’organisation de la cité. Peu à peu, la politique en est venue à désigner le lointain, le projet ; ce qui intéresse peu, fondamentalement, les gens. La politique s’est abstraite de la cité, au sens étymologique du terme, elle s’est retirée. Elle ne concerne plus ce qui relève de la proxémie (terme inventé par l’école de Palo Alto en Californie sous l’impulsion de Edward T. Hall, dont nous n’avons pas mot, en français, pour désigner cette relation entre l’environnement social et naturel, le lieu où nous sommes), du local. Je pense qu’une des vérités actuelles est de revenir au local, à ce que je vis avec d’autres, ici et maintenant. Les politiques qui ne savent plus penser la cité, seraient bien inspirés d’y revenir car le lieu fait lien.

Le troisième élément, qui est une spécificité latine, est que la politique est devenue une profession. Ce sont des fonctionnaires pour une bonne partie ; ce qui ne signifie pas qu’ils sont corrompus. C’est un métier alors que dans beaucoup de pays « cela circule », il y a un renouvellement, même statutairement imposé, de la classe politique. En France et en Italie, il y a cette professionnalisation de la vie publique qui veut que lorsque nous rentrons dans la carrière nous la poursuivons étant entendu que si nous ne sommes plus élus nous redevenons de simples citoyens sans privilèges.

Q : A vous entendre, il semble difficile de parler d’une justice justice sociale…

J’ai un peu peur des gros mots. Plutôt que de gamberger sur la justice qui serait, là encore, quelque chose qui s’imposerait à partir de ce que je sais, sur le principe d’un moi qui décide de ce que doit être le monde, je préfère parler de justesse. La justesse n’est pas une idée a priori de ce que doit être la justice mais plutôt un comment se dépatouiller, se débrouiller au cas par cas. Nous avons vécu sur un sentiment social qui reposait sur la verticalité, sur la loi du père et de l’Etat providence. A présent, il va falloir apprendre à bricoler. C’est ce qu’illustrent ces nouvelles formes de solidarité et de générosité. Les nouvelles technologies aidant, nous sommes invités à ne plus attendre l’intervention de l’Etat pour venir en aide aux chômeurs, aux personnes dans le besoin, mais, au contraire, à oeuvrer, par de petits groupes, à trouver des solutions où la convivialité n’est pas un vain mot.

Il y a justement des mots qui me frappent : covoituarge, cohabitation, le cum, avec qui signifie le partage. Encore une fois, nous ne sommes plus dans une conception étatiste.  Nous nous acheminons vers quelque chose de plus inductif. Plutôt que la justice qui reste, certes, une belle idée, la justesse invite, au cas par cas, à trouver de l’aide. Cette manière de faire passe moins par l’individu, ce qui me distingue du libéralisme, que par la communauté que je distingue du collectif en général entendu comme la société.  Il est frappant de voir comment en France les hommes de droite comme de gauche taxent de communautarisme, avec une dimension stigmatisante dans le mot, le fait que des gens partagent un sentiment commun d’appartenance, de valeurs. C’est dans ces petites communautés que résident la vie.

C’est donc moins l’individu enfermé en lui-même, sur le modèle du cogito cartésien, que la multiplicité de petits « nous » qui vont constituer de plus en plus nos sociétés et incarner des formes de communions multiples et diverses, liées dans un ordonnancement sans instance surplombante, sans l’Etat. Internet est cet instrument de communion post-moderne, par excellence.